Varial* aka Cédric Houin

Varial* aka Cédric Houin

2011 road trip

PART 1 - Montreal-Vancouver

Cette nuit, pour la première fois, j'ai eu froid.

Recroquevillé en position "foetus", je lutte à 5h du matin contre le filet d'air qui me gèle les pieds, malgré mon sac de couchage -30, et contre une envie de pisser démesurée, malgré un dernier jet avant de me glisser à l'arrière de la Subaru. J'ai la bouteille en plastique à portée de main, pourtant je ne trouve pas le courage de sortir du sac et honorer l'étiquette "eau de source naturelle". Je vais tenir jusqu'à 8h, en demi sommeil, et me lever fatigué. Il ne faisait pourtant pas si froid hier au bord du Green Lake, près de Whistler, -12, -15 peut être avec le vent.

Une fois sorti de la voiture-igloo c'est en voulant ouvrir le coffre que je réalise qu'il n'était pas fermé. Bien joué callaghan.

Durant ce road trip hivernal à travers les Etats Unis et le Canada c'est peut-être la trentième nuit que je dors dans la voiture, réaménagée en Van avec stéphane, un ami ébéniste . Il m'arrive aussi de dormir sous la tente, en auberge de jeunesse et parfois même dans des maisons ou lodge en construction. Il y a toujours un moyen de se faufiller à travers les grilles et de profiter d'une nuit gratuite au tiède - oui les chantiers sont chauffés la nuit.

Je suis parti de Montréal le 8 Décembre 2010, nous sommes le 25 février 2011 et j'ai roulé plus de onze milles kilomètres traversant le Wisconsin, le Minesotta, le North Dakota, le Montana, le Wyomming, l'Idaho, l'état de Washington, la Colombie Britannique et l'Alberta. Je suis passé par Fargo sans voir Buscemi, Yellowstone en apercevant des loups, Leavenworth, ville surréaliste typiquement autrichienne perchée à 1800m d'altitude en plein état de Washington. J'ai du faire demi-tour au Jackson Lake dans le Wyoming, après quatre heures de route pensant pouvoir faire le tour des Grands Tetons en plein hiver. J'ai survécu à une nuit glaciale, -37, à Bismark, ville station service et concessionnaires voiture, typiquement américaine. 

Pendant des heures et des heures j'ai été seul sur les routes enneigées du Parc National d'Ottawa, des hauts plateaux de Washington entre Spokane et Waterville et des plaines de l'Idaho, espérant ne pas voir surgir de la forêt un cerf interrompre mon voyage. J'ai eu de la chance, quelques bons réflexes et de bons freins.

Hypnothisé par le vide et le blanc de certains paysages, je me suis laissé aller dans mes pensées, reprennant conscience après je ne sais combien de temps pendant lequel mon corps conduisait tout seul...drôle de sensation.

Joe, Jack, Jim et John se sont toujours arrêtés s'assurant que tout allait bien alors que j'étais en bord de route, de jour ou de nuit, prenant quelques photos. Ils m'ont écouté leur raconter mon périple et m'ont conseillé, me faisant toujours changer d'itinéraire afin de ne pas rater le plus bel endroit du coin.

J'ai eu peur à Farmer en voulant pénétrer en pleine nuit dans une ferme abandonnée, enfoncé dans la neige jusqu'aux cuisses et à cent mètres de la voiture quand, à la lueur de ma lampe frontale, je découvris sur les murs des inscriptions sataniques et m'imagina une créature mi-humaine mi- animale traverser mon faisseau lumineux. Reprennant mes esprits et mon rythme cardiaque, me dire quelques instants plus tard "vive le cinéma d'horreur".

J'ai emprunter des "primitive road" sachant très bien qu'elles ne me mèneraientt nulle part, si ce n'est peut être à des problèmes, humains ou naturels, mais persuadé que ces routes étaient les vraies échappées. C'est à travers celles-ci que j'ai réalisé mes plus beaux clichés.

Je me suis réveillé chaque matin dans une voiture givrée de l'intérieur, passant du sac de couchage à la doudoune, et découvrant émerveillé, surpris, ou halluciné le paysage dans lequel je m'étais arrêté la veille en pleine nuit : parc nationaux, lacs gelés, rivières enchantées, parvis d'églises ou parking de dentistes.

J'ai réussi à me connecter à des Wifi de particuliers dans les rues de Duluth, Spokanee, Everett tel un campeur urbain moderne, assis à l'arrière de la voiture, coffre ouvert, casserole sur le réchaud et canette de thon en main, faisant le bonheur des piétons les plus jeunes, croisant le regard perplexe des plus âgés.

J'ai accueilli au pas de ma porte des curieux qui m'ont encouragé et à qui ma liberté a fait envie. 

J'ai traversé le Nord des Etats Unis en douze jours, reliant Montréal à Vancouver.

Temps suffisant pour décrocher petit à petit et profiter, d'une station service à l'autre, d'une nuit à l'autre, d'un café à l'autre, du temps qui passe sans contrainte, ni obligation. Redécouvrir le sens du libre arbitrage, et du choix qui n'a pas d'autres conséquence que de continuer d'avancer, sans rien devoir à personne, et d'apprécier un peu plus la seule vraie décision que j'ai prise l'année dernière : tout vendre et prendre la route.

Deux mois seulement se sont écoulés, et je n'ai pas l'impression d'être parti hier, certainement parceque ce voyage et ce mode de vie, je l'ai préparé depuis longtemps. Cela faisait déjà deux ans que beaucoup de mes amis me disaient "ced, casse toi". Les vrais amis sont seux qui ne te retiennent pas. Je les remercie encore plus aujourd'hui, même si " i wish you were here" est une de mes pensées les plus récurentes.

PART 2 > read "Hit the raod Jack"

PART 3 - Death Valley

Assis à une cinquantaine de mètres de la route, sur le petit col du Jubilee, je contemple, tout en écrivant ceci, mon dernier coucher de soleil dans la Death Valley, Californie, au son du vent, des ailes battantes de la sauterelle qui s'est posé sur mon pied, et des petits oiseaux que je ne parviens pas à distinguer.

Le Jubilee Pass porte bien son nom, si tant est que Jubilee se traduise par jubiler.

L'écran de mon ordinateur portable reflète le visage de quelqu'un que je connais bien. Il a l'air en forme et épanoui par ces quatre mois de voyage, de route, de paysages et de traversée solitaire.

Je lui parle tous les jours, alors je sais qu'il va bien, mieux.

Je lui confiais au début du voyage mes motivations, les raisons évidentes et cachées de mon départ; je lui déballais tout ce sur j'avais sur le coeur concernant ces deux dernières années passées assis sur une chaise à mon bureau à espérer, à tord, que quelque chose d'extraordinaire se passe.

Je le fatiguais très probablement à ressasser sans cesse que Montréal ceci, Montréal cela.

Peu importe le lieu, Montréal ou pas.

Mon voyage, s'il est une quête est également une fuite : celle d'un chemin qui se trace tout seul, malgré soi, sans qu'aucune décision ou envie ne parviennent réellement à en changer la destination. Se vouloir ailleurs, sans vraiment oser bouger, pour aller où? Fuite de soi même et d'un environnement qui n'est plus propice à son épanouissement personnel, en tout cas plus suffisant après dix ans.

Celui qui me regarde à présent, sourire en coin et regard profond m'a toujours écouté, avec générosité et sincérité jusqu'à ce que j'épuise mon lot de regrets pour enfin nous accorder à regarder ensemble de l'avant, optimistes. Après tout l'optimise est une affaire de mental, de personnalité, de perception et surtout, je pense, de contexte; celui dans lequel nous plongions mon double et moi, ne pouvait pas présager de mauvais moments.

Ceci dit, assis sur des cailloux en cet instant précis, nous avons un peu mal au cul.

Nous sommes le 20 mars. Le soleil disparaît derrière les crêtes acérées laissant place à une nuit étoilée, douce et rassurante. Dans trois jours je serai à Guadalajara.

Le compteur de la Subaru me confirme que j'ai roulé un peu plus de 18000 kilomètres à travers le Canada et les Etats-Unis. La saison de ski s'est achevée pour moi à Fernie, BC, une semaine auparavant. Interminable attente de 5 jours dans un café internet où je regarde la montagne couler sous des trombes d'eau. Aucun regret cependant. Je devrais attendre la publication de l'article dans Skieur Magazine dans quelques mois j'espère, pour partager avec vous en images et en mots, ce que furent ces trois mois intensifs de montagne et de ski.

De Fernie, j'ai repris la route à travers l'Idaho, l'Utah, le Nevada, l'Arizona et les grands parcs nationaux américains, Bryce Canyon, Grand Canyon, Death Valley, en direction de Las Vegas où m'attendait un vol pour le Mexique.

Sans l'avoir prévu je voyage hors-saison touristique et suis ainsi le seul, ou presque, chaque matin, chaque soir, à contempler ce que la nature m'offre comme spectacle. Musique dans les écouteurs, cette nuit je danse en contemplant les étoiles, dans une nuit noire, sans lune. Je m'imagine les populations indiennes qui, fût un temps, avaient fait de ces lieux mystiques leurs temples sacrés et ne comprends toujours pas ce que l'homme blanc chercha de mieux, et cherche encore...tout est là, invisible parfois, si fort cependant. Incommensurable ressenti que celui de faire partie d'un tel environnement, qui force le respect et la gratitude d'en être tout simplement témoin.

Petit j'avais peur dans le noir dense de ma chambre parisienne persuadé que, même perché au quatorzième et dernier étage de notre immeuble, quelqu'un viendrait m'attaquer, forçant la fenêtre et m'enlevant à ma vie si douce et choyée. Vingt-cinq ans plus tard, me voilà plus sale que jamais, la poussière comme seconde peau, rire au vent qui s'engouffre dans la vallée de la mort. Je n'ai plus peur des esprits et des fantômes, et si ils existent, j'espère leur offrir avec ma danse tribale un spectacle réjouissant; du moins plus divertissant que le défilement continu des milliers d'autobus, voitures et mobilhome qui commencera dans quelques mois.

Cette dernière nuit a quelque chose de magique : fin d'un premier road trip en solitaire, je sens pourtant que ce n'est que le début, et qu'à nouveau, comme en Algérie, les étoiles veillent sur moi.

Je pense à toi encore l'ami. J'aimerai que tu sois là ce soir à mes côtés et que nous partagions ensemble ce moments de liberté, de sérénité et que l'on se remplisse ensemble de cette énergie pure.

Sache que tous ces mots et toutes ces photos sont pour toi.

PART 4 - arrivée à Las Vegas

Las Vegas.

Le choc.

J'arrive de nuit.

A plus de cinquante kilomètres, je distinguais déjà derrière la silhouette des montagnes l'aura gigantesque de lumière qui surplombe la ville et fait disparaître le ciel.

Il y a quelques heures seules les étoiles brillaient dans mes yeux.

À présent c'est toute la superficialité humaine qui resplendit au loin.

Je comparerais Vegas à un phare dans le désert, point de repère dans l'obscurité et le vide qui l'entoure, à une ampoule géante vers laquelle sont attirés des millions de touristes qui, pour certains, s'y brûleront. Je n'ai pas de carte sous la main, alors je conduis comme un papillon de nuit vers le point le plus lumineux.

Il est deux heures du matin, cependant il fait jour sur Sunset Boulevard.

Je roule halluciné devant la pyramide de Luxor, le NewYork et le Paris reconstitués tout en me demandant où je vais bien pouvoir garer la voiture et dormir ce soir, et ce que je ferai demain toute la journée avant mon vol en soirée. Ce sera finalement dans le parking d'un motel que je trouverai refuge, loin de toute pollution lumineuse et sonore, en face de la chambre 14, occupée. Je me demande toujours si je passe inaperçu, si de l'extérieur l'on distingue ma présence et la lumière de ma frontale malgré les rideaux agrafés tout autour de mon habitacle. Au pire, je me fais dégagé.

Première nuit depuis 4 mois où j'ai chaud. Pas de condensation gelée dans la voiture et aux premières heures du matin j'apprécie la douce chaleur sur ma peau. Il est temps de sortir le bermuda. Voilà, l'hiver est fini.

Pour moi qui ait tout vendu et qui n'ait plus que 2 pantalons et 3 t-shirts, Vegas est presque un cauchemar puisque la ville entière est dédiée à la consommation. Pas de parking en dehors de ceux des hôtels, alors je feinte et pénètre dans le celui de Paris, l'hôtel, et précise au gardien que je viens voir mes parents qui sont arrivés la veille, mais ne connais pas leur chambre. Ça fonctionne.

Il est 9h du matin, mon vol est à 20 heures ce soir. Presque douze heures de déambulation m'attendent et me stressent un peu. Je sens que je vais me perdre dans tout ce surréalisme architectural. Je prends tout de même mon appareil photo, on ne sait jamais, peut-être qu'après tous ces mois en nature à photographier la route les montagnes et les paysages qui m'entourent je serai quelque part inspiré.

Rue de la Paix. Montmartre. Boulangerie Pâtisserie. Foie Gras. Saucisson sec. Rosé de Provence. Fruits de mer. Boudin et Petit gris. Fromagerie.Théâtre. Moulin Rouge.Tour Eiffel. Arc de Triomphe. Pont de l'Alma. Ils sont fous ces américains.

Il ne devait plus y avoir de place pour la Concorde et la rue de Rivoli.

Les corps obèses qui se promènent, le mauvais croissant, les affiches du spectacle d'un frank sinatra inconnu, et les tables de black jack me rappellent que non, je ne suis pas à Paris. Et pourtant c'est bluffant. Tout y est ou presque. Je peux même dire, à contre coeur, que c'est réussi.

« Nooooooon rien de rien, nooooooooon je ne regrette rien » résonne pour la quatrième fois dans les rues de Paris, berce les quelques retraités qui espèrent le jackpot aux machines à sous, et se mélange au son des pièces qui tombent - même si il n'y a plus de pièces, mais des cartes magnétiques.

Je m'applique sur chaque photo à mettre en scène toutes les références parisiennes sans oublier le détail qui tue, petit drapeau américain par ci, limousine par là.

À l'entrée de Paris j'aborde Andrea qui fume sa cigarette. Son visage, sa manucure française, son grand mug de café et sa mini jupe un peu vulgaire, contrastent avec le décors. Je lui propose de la prendre en photo devant l'Arc de Triomphe, sans vraiment lui expliquer que pour moi cette photo sera quelque peu surréaliste. Andréa travaille à Paris depuis deux ans maintenant comme vendeuse dans une joaillerie. Ce n'est pas la place Vendôme, mais la propriétaire de la boutique accepte qu'Andréa prolonge sa pause de quelques minutes. À présent adossée sur un poteau couleur vert bouteille faussement délavé par la pluie, Andréa pose pour moi sous les regards du portier et du groom. Entre quelques rires complices et gênés, j'ai finalement ma shot, naturelle, et je sais qu'Andréa est flattée d'avoir été l'espace de quelques instants la vedette de mon film « Une américaine à Paris ».

Le panini est dégueulasse et je commence à être écoeuré par la fumée de cigarette qui enveloppe le décors à l'intérieur de Paris. Bien sûr que l'on peut fumer à Paris. J'imagine qu'on peut même fumer à New York. Il est 15h à Paris, mais 23h à Paris. J'ai fait le tour des lieux et pris plus de 400 photos.

Je n'aurai pas le temps de visiter d'autres villes ou d'autres pays. Je dois trouver un parking longue durée et y laisser ma voiture pour au moins un mois. Le billet que j'ai acheté pour Guadalajara est un vol aller simple. Sur place au Mexique je pourrais dire, ma voiture est à Vegas. La classe.